9- Action Gare du Midi
« Approchez Mesdames et Messieurs ! Quelqu’un peut-il me dire où nous sommes ici ? Dans une gare ou au Salon de l’auto ? »
Ce vendredi 3 octobre à 17h, une demi-douzaine de membres de RAP et de PLACEOVELO sont passé à l’action dans le hall principal de la gare du midi à Bruxelles. Au beau milieu de cet espace piétonnier sont exposées deux voitures que sépare l’immense logo (3 mètres de haut, 20 mètres de long) de la marque. Les bagnoles sont en promotion : Conditions très exceptionnelles et attirantes ! Sur l’affiche on peut voir une dame et son chien qui, ayant quitté le plancher des vaches, sont littéralement aspirés vers l’offre (photographiée cette fois sur une aubette de bus) : 21% moins chères ce mois-ci ! Concours GSM, et tout le toutim.
Sous le feu des projecteurs et surveillés de près par une bonne dizaine d’agents de la sécurité, les quelques militants commencent par accrocher aux quatre coins de l’immense publicité des panneaux sur lesquels on peut lire : « Ceci n’est pas un parking ! », au cas où cette évidence échapperait aux navetteurs (malheureusement cela semble être le cas). Ils glissent ensuite plusieurs procès-verbaux sous les essuies-glaces des bagnoles : « Parking interdit ! », « Fausses plaques ! », « Appel à des comportements inciviques ! ».
Mais trève de plaisanteries. Pendant la « semaine de la mobilité » et plus précisément la « journée sans voiture » le voyageur qui débarque à la gare du midi se voit confronté à cette offre mirobolante où on le presse d’acheter un voiture ! C’est quoi ça ? un « bug » ? le nectar du confusionnisme ? Alors que tout un chacun est invité à réfléchir aux conséquences environnementales du « tout à l’auto », la SNCB se positionne comme complémentaire et non comme concurrent à l’auto. Or, pour réellement diminuer les impacts environnementaux des voitures, il faudrait diminuer drastiquement leur nombre. Tant que des millions de citoyens achèteront des autos, il y aura des millions d’autos qui circuleront sur nos routes (lapalissade). Si la SNCB peut être complémentaire, elle doit surtout contribuer à offrir une alternative véritable et praticable à ceux qui veulent se passer de l’auto. Pour ce faire elle doit améliorer son service. De plus, l’augmentation du nombre de voyageurs est une nécessité autant économique (rentabilité) qu’environnementale : un train vide coûte plus cher à l’environnement que quelques autos.
Imaginerait-on, au salon de l’auto, qu’on interpelle le visiteur, dans le hall principal, par une publicité géante : « Prenez le train » ? Pourtant en plein coeur de la principale gare du pays, pendant des semaines(dont celle de la mobilité), une publicité géante interpelle les voyageurs : « achetez une voiture » ! Une incompréhensible erreur en matière de publicité, dont la SNCB est pourtant une bouillonnante adepte (pour décorer les gares il n’y a que la pub). Les militants renverseront donc exceptionnellement (pour l’exemple) cette mauvaise image que se donne le service public de transport, en entourant les bagnoles exposées de quelques panneaux de vraie pub : « Je pollue… prenez le train ! », « Je réchauffe le climat…prenez le train ! ».
Lorsqu’on sait ce que la manne publicitaire rapporte à l’entreprise publique (2 % des recettes), que la pub pour voiture n’en représente qu’une toute petite partie, mais que celle-ci lui fera assurément perdre des clients, on ne peut s’empêcher de s’interroger. Voici en effet une bien singulière façon de gérer le bien public ! Merci Monsieur Vinck ! Cette méthode est d’autant plus surprenante lorsqu’on considère les terribles difficultés que rencontre actuellement la société de transport (elle va notamment licencier plus de 3000 travailleurs). Les militants placeront donc un panneau supplémentaire : « Non au sabotage du service public de transport ! ».
La publicité dans l’espace public prend chaque jour des proportions plus phénoménales. Son avancée, pas après pas, nous amène à trouver normal ce qui nous aurait semblé inacceptable si tout cela nous avait été imposé d’un coup. Prenons l’exemple de la RTBf, service public de télévision : lorsque la pub y a été introduite on nous assurait qu’il ne s’agirait que de quelques publicités triées sur le volet, sans aucune commune mesure avec ce qui se faisait sur les chaines commerciales. Aujourd’hui ce sont des chiées de publicités qui font de la RTBf une chaine commerciale comme les autres. Aujourd’hui la pub vient y interrompre les films. Ce ne sont encore que deux ou trois pubs, mais gageons que demain elles seront des dizaines à interrompre deux ou trois fois les longs métrages. Un des responsables du stand, avec qui nous avons discuté sur place, nous a fait part de ses idéaux néo-libéraux. Il verrait bien nos trains intégralement recouverts de publicité en échange de quelques recettes supplémentaires pour la SNCB. Cette logique est délirante, et on imagine sur la même lancée qu’on puisse tatouer les chômeurs sur le front du logo d’une grande marque en échange de quelque allocation ! Pourquoi pas ? Une des plus formidables caractéristiques de l’être humain est son immense pouvoir d’adaptation qui lui permet de survivre dans des conditions extrèmes et difficiles. Sachant cela il est impératif de se battre pour que nos conditions de vie ne se dégradent pas trop sous des pressions aussi diverses que néfastes. Les militants appellent donc la population : « Résistez à l’escalade publicitaire ! » celle-ci dégrade petit à petit notre environnement public et mental. C’est aussi une question de dignité, nous sommes des êtres humains avant tout. Nous ne sommes pas uniquement des consommateurs dont la seule préoccupation est de savoir ce qui se vend ou ce qu’il faut acheter !
Enfin, parce que ce n’est pas leur métier, nos sociétés publiques de transport ont délégué la gestion de la manne publicitaire à une société spécialisée. C’est la multinationale américaine Clear Channel qui s’occupe de tout cela. Conséquence directe : nos sociétés publiques n’ont plus rien à dire par rapport aux messages qui sont adressés à leurs clients dans leurs infrastructures. L’importance qu’a prise le média, comme sa nature agressive, imposerait déjà en soi que les pouvoirs publics en gardent le contrôle absolu. Mais lorsqu’on sait que tout ce bazar ne rapporte que deux misérables pourcents des recettes, on ne peut que s’alarmer que cette gestion soit abandonnée à une entreprise dont l’intérêt est aussi privée que les méthodes de travail sont maffieuse. Clear Channel s’est constitué de par le monde des monopoles médiatiques ahurissants. Ce qui permet au groupe d’influencer des millions de personnes. Ainsi, par opportunisme (relations d’affaires avec Bush et consorts) il soutiendra la guerre en Irak, organisant notamment des manifestation pro-guerre et boycottera des artistes qui ne respectent pas la pensée néo-libérale. En Belgique le groupe a, en l’espace de quelques années seulement, mis ma main sur plus de la moitié de l’espace d’affichage et acheté les principaux organisateurs de concerts rock. La désertification du paysage culturel est bien entammé. Il est grand temps de reprendre pied sur notre terre. Les militants poseront donc quelques panneaux supplémentaires : « CLEAR CHANNEL DEHORS ! »
L’action aura duré une bonne demi-heure. Une bonne cinquantaine de sympathisants sont venus nous soutenir. Un grand merci à tous !
Le nombre d’agents de la sécurité, dont une bonne partie en civil, ne cessant de croître, nous avons préféré remballer le matériel et nous en aller sans en ajouter.
Question parlementaire - Réponse du Ministre
Question n° 67 du 17 octobre 2003 - de Mme Zoé Genot (Fr.) au vice-premier ministre et ministre du Budget et des Entreprises publiques : SNCB - Publicité voiture à la gare du Midi à Bruxelles.
Depuis quelques jours,dans le hall de la gare du Midi, est installé un stand qui vante les mérites d’une marque de voiture. Une voiture est d’ailleurs exposée aux regards des curieux. Or, il s’agit d’un hall de gare et non d’un parking pour voitures.
1. La SNCB est une société publique autonome qui a comme principale mission de favoriser le transport par rail. Comment admettre dès lors que dans l’espace d’une gare, elle fasse de la promotion pour le transport par route ?
2. Le ministre fait de nombreuses déclarations pour favoriser le transport par rail des voyageurs. Comment concilier ce genre de pratique avec les objectifs de la revalorisation du rail ?
3. a) Quel est le budget recettes que la SNCB obtient vis-à-vis de la publicité ? - b) Est-ce nécessaire pour l’équilibre de ses comptes ? - c) Quels critères d’acceptation des publicités sont à l’heure actuelle en vigueur ?
4. Si, malgré tout, la SNCB persiste dans l’usage de la publicité dans ses gares, ne faudrait-il pas limiter son champ et ne permettre que des publicités à caractère d’utilité publique, comme la promotion des transports en commun ou la lutte contre le tabac, par exemple ?
Réponse du vice-premier ministre et ministre du Budget et des Entreprises publiques du 9 décembre 2003, à la question No 67 de Mme Zoé Genot du 17 octobre 2003 (Fr.) :
En réponse à ses questions, j’ai l’honneur de communiquer les éléments suivants à l’honorable membre.
1 et 2. L’une des missions de service public confiées à la SNCB consiste effectivement dans le transport de voyageurs en service intérieur. À ce titre, il appartient aussi à la SNCB d’examiner les intermodalités possibles entre le rail et d’autres moyens de transport. Si l’on veut assurer à tous les concitoyens des conditions de mobilité acceptables pour tous,la voiture aussi bien que le bus, le tram ou le métro doivent être complémentaires du rail. C’est en ayant ce type d’approche globale et intégrée qu’on favorisera les conditions de revalorisation du rail. La SNCB propose à sa clientèle des conditions tarifaires préférentielles à l’occasion d’événements, de foires ou de festivals. Parmi ceux-ci, le Salon de l’auto draine des centaines de milliers de visiteurs et par conséquent un nombre très important de voyageurs. Dans le domaine du transport de marchandises, il ne fait plus aucun doute que la complémentarité rail-route est l’une des combinaisons les plus performantes en termes de temps de parcours global ou de respect de l’environnement.
3 a) Etant donné qu’il s’agit ici d’une activité commerciale pour laquelle les règles de concurrence jouent pleinement et non pas d’une mission de service public, ce type d’information ne peut être divulgué. - b) Tout revenu généré par des locations ou des publicités qui sont autorisées dans les gares contribue à améliorer les résultats financiers de la SNCB. - c) Les règles actuellement en vigueur pour la mise en oeuvre de la publicité dans les gares sont notamment : (1) respecter la neutralité par rapport à des orientations politiques et religieuses ; * *(2) respecter les bonnes moeurs ; * *(3) être esthétiquement défendable ; * *(4) contribuer à la sérénité ; * *(5) ne pas provoquer de dégâts à l’infrastructure fixe.
4. Les notions de « domaine public » et de « mission de service public » sont souvent erronément interprétées en cas d’application à la SNCB. Les nstallations de la SNCB, quelles qu’elles soient, constituent un domaine privé et la SNCB détermine les conditions d’accès à ce domaine. Par exemple, dans le cadre de l’exécution de la première mission de service public, elle donne accès aux voyageurs à certaines de ses installations comme les quais,les salles d’attente, etc. Il y a encore quelques années, toute personne présente dans une gare devait être pourvue d’un titre de transport ou d’un ticket de quai. Quant à la publicité dans les gares, c’est à Publifer, filiale de la SNCB, qu’incombe la responsabilité de juger des opportunités qui se présentent en la matière. La publicité de type commerciale est donc effectivement présente dans les gares, mais une place importante est faite aussi par exemple à d’autres types de publicité tels que les campagnes humanitaires ou l’aide à Child Focus. Publifer agissant dans un domaine privé, il n’y a aucune raison d’exclure toute publicité qui n’ait pas directement un caractère d’utilité publique.
Commentaire
RAP constate que :
Les réponses pompeuses des responsables de la SNCB et de l’agence de pub étaient presque mot pour mot celles du ministre. Que conclure ? Ce n’est plus un ministre de tutelle, mais l’entreprise publique elle-même (ou ses contractants privés) qui se charge de répondre aux questions parlementaires. Autrement dit, il n’y a plus, ni tutelle, ni responsabilité ministérielle, ni contrôle parlementaire, ni démocratie.

